Audiodescription Des Mots pour Voir

réflexions

Cette rubrique est un lieu d'expression libre. Coups de gueule ou coups de cœur, ici les articles n'engagent que leurs auteurs. Vos commentaires, réactions et droits de réponse se devront de respecter savoir-vivre et sens de l'humour, sans lesquels les causes les plus justes et les discours les plus brillants ne seraient que menées futiles et vents malodorants.

"Pour une vraie charte de l'audiodescription"

jean-marc plumauzille

illustration de Gustave Doré : Moïse brisant les tables de la loi
Moïse brisant les tables de la loi - Gustave Doré

Le 10 décembre 2008 était signé sous l’égide de Patrick Gohet, de la Délégation interministérielle aux personnes handicapées (DIPH), un texte alors présenté comme une "charte de qualité" de l'audiodescription. Dans la foulée, Patrick Gohet lançait un "comité de pilotage" auquel s'associaient entre autres audiodescription.fr, l'AVH et Retour d'image. Ce comité se fixait pour mission de développer l'audiodescription en France, et conséquemment de donner à cette charte, présentée alors comme "base de travail", une forme et un contenu plus aboutis.

C'est parce que le texte n'a toujours trouvé ni forme ni contenu aboutis qu'il ne figure pas dans nos pages, et aussi pour des raisons qui vont être maintenant développées. Mais d'abord, comment parler de "charte de qualité" alors que précisément la qualité de ses rédacteurs restait pour le moins mal définie ? Nous nous étions abstenus jusqu'à présent de débattre d'un texte dont nous espérions de la publication un coup de projecteur sur l'audiodescription en général, estimant ensuite que les travaux du "comité de pilotage" aboutiraient à un texte plus légitime. Pour notre part, nous nous sommes toujours référés aux points exposés dans notre page Éthique. Ces points préexistaient d'ailleurs à la charte en question puisqu'ils résultent directement des formations à l'audiodescription données par Marie-Luce Plumauzille depuis une dizaine d'années et étaient formalisés dès 2006.

La disparition brusque et récente de la DIPH (sans avis aux participants et sans concertation, mais n'est-ce pas la manière actuelle de concevoir l'échange social ?) nous incite maintenant à poursuivre ici le débat pour favoriser l'émergence d'un texte auquel les audiodescripteurs professionnels pourraient vraiment adhérer.

Tout d'abord une "mise en vrac" de points qui chagrinent.

Une charte dite "de qualité" peut-elle supporter
des formulations peu claires ?

"La description doit être réalisée de façon objective pour ne pas imposer ses propres sentiments mais les provoquer." Provoquer ses propres sentiments ? Décrire le temps : "Quand - L’espace temps : passé, présent, futur." De quoi parle-t-on ? "Éviter de décrire une image, si elle ne peut être comprise, surtout si elle n’est pas indispensable à la compréhension du film". Mais la charte elle-même est-elle bien compréhensible ? "Une description, c’est l’empreinte d’une époque et d’une culture". Belle formule, mais qui veut dire quoi ?

Une charte dite "de qualité" peut-elle supporter des contradictions ?

Pour exemple : "Ne chevaucher un dialogue qu’exceptionnellement pour donner une information essentielle." ou "Ne jamais empiéter : - sur les dialogues." ?

Une description "obligée" compatible avec un travail d'auteur ?

Le texte abonde en formules genre "doit"ou "ne doit pas" :
- "La description doit être précise et contenir les quatre informations principales : les personnes, les lieux, le temps et l’action (suit une longue liste détaillant ces points)."
- "L’audiodescripteur ne doit pas interpréter les images mais les décrire ; il ne doit pas déformer les informations ni le déroulement de l’histoire."
- "Doivent être évités : (…) les émotions audibles des personnages ; les termes techniques cinématographiques, en revanche le message souhaité par le réalisateur doit être décrit ; l’anticipation des noms ou les caractéristiques des personnages."

Ça ne marche évidemment pas comme ça. Il n'y a pas de liste à cocher ni d'obligation à décrire ceci et cela : dans la réalité nous n'avons jamais le temps de TOUT décrire. Il s'agit bien plutôt de comprendre le plan ou la scène pour CHOISIR ce qu'il est essentiel de décrire, pour – comme le texte le précise ailleurs, "laisser l’œuvre respirer et agir d’elle-même". Et comme il y a CHOIX, il y a donc subjectivité. La manière de "pense-bête" qui nous est donnée est peu compatible avec la réalité de notre travail d'auteur. Confions sinon le boulot à une machine, les Canadiens, je crois, y travaillent…

Des flous préjudiciables

"Il est difficile de chiffrer le temps de travail nécessaire à une audiodescription, qui est fortement dépendant des exigences du film." Faux bien sûr, les gens qui produisent de l'audiodescription fournissent tous les jours des devis et les établissent selon des barèmes, entre autre de durée. Pourquoi décourager les bonnes volontés en donnant du procédé une image aussi capricieuse ? Mais aussi qu'est-ce que tout ça vient faire dans une charte prétendant défendre la qualité du métier ?

"Le temps de réalisation d’une audiodescription doit intégrer : (…) un premier travail de description initial (…) la prise de recul et la rédaction d’une version“ projet ” (…) la finalisation et la rédaction de la version définitive". Audiodescripteur depuis une bonne quinzaine d'années, je ne connais pas ce principe de "3 versions" ; comme tout créateur, je prends le boulot "à bras le corps" et m'immerge dedans. Il y a donc une version, puis une relecture croisée.

Un texte sur mesure… pour ses rédacteurs ?

"L’audiodescription est un travail (…) qui, pour l’application des principes présentés dans ce document, nécessite une formation professionnelle adaptée." Non, sauf à penser qu'un audiodescripteur, comme tout auteur ou créateur ne peut être autodidacte et doit forcément passer par une formation... si possible par celle que publicisaient par la suite les auteurs du texte ?

En conclusion

"Le travail d’audiodescription est exigeant. C’est un travail d’écriture précis (…)". Nous ne le faisons pas dire aux deux auteurs. Une exigence et une précision qui devraient en toute logique aussi présider à la rédaction d'une vraie charte.

haut de la page

"La loi du KiOuKanKoi"

laurent mantel

illustration Ouvrez-la !

Énoncer les grands principes de l'audio-description dans un texte de référence qui rassemblerait notre profession est une belle idée à laquelle l'équipe d'audiodescription.fr pense depuis longtemps. Nous avons d'ailleurs publié notre éthique dans ce site dès sa création en mai 2008. Ce texte présente les exigences de qualité auxquelles nous nous soumettons nous-même, sans prétendre gouverner qui que ce soit. Nous avions été informés début 2008 qu'un autre texte était en cours d'élaboration et qui se présentait officiellement comme "la charte de l'audiodescription". (Nous ignorons qui en a été à l'origine puisque plusieurs entités s'en disputent aujourd'hui l'initiative). Après avoir lu une première mouture qui nous a paru inacceptable, nous avons essayé d'intervenir dans la rédaction de cette "charte" mais cela n'a pas été possible et nous n'avons pris connaissance de sa version définitive que lorsqu'elle a été officiellement présentée par la DIPH en octobre 2008.

Fait étrange, ce texte, qui prétend imposer ses règles à toutes la profession, n'a été rédigé que par un seul descripteur et une comédienne (qui a suivi le début d'une formation de descriptrice à l'AVH), sans aucune consultation, ni des autres descripteurs professionnels, ni des différentes associations qui jouent un rôle de premier plan dans l'audiodescription comme Retour d'Image, ni même des professionnels du cinéma !

Nous avons tout d'abord jugé plus productif de garder pour nous notre profond désaccord sur le contenu de cette "charte". M. Gohet de la DIPH semblait vouloir faire avancer les choses, il a mis en place un groupe de travail qui devait faire connaître et promouvoir l'audiodescription. Nous nous y sommes associés et nous avons pu y apporter beaucoup de propositions concrètes. Nous avons eu le grand plaisir de rencontrer à cette occasion les représentants du CSA et du CNC et de constater leur ouverture et leur motivation pour faire avancer l'audiodescription et nous nous en félicitons. La DIPH a été dissoute début septembre 2009 et le travail entamé reste aujourd'hui en suspens, mais nous n'avons pas envie de tout laisser tomber si près du but.

Il est aujourd'hui souhaitable de reprendre cette collaboration avec les professionnels du cinéma et de la télévision afin de mettre en place les meilleures solutions pour financer, réaliser et diffuser les films audiodécrits. Je profite de cette pause avant le redémarrage pour exprimer mon point de vue sur le contenu de cette charte. On pourrait prendre le texte point par point pour en relever les imprécisions, les contradictions, les inexactitudes et les manques, mais je préfère commencer par les aspects fondamentaux qui me paraissent les plus choquants.

Une première partie "copiée-collée" : nous avons eu la surprise de découvrir une première partie qui ressemblait à un "copié-collé", plus ou moins transformé, des principes de l'audiodescription distribués par Marie-Luce Plumauzille à ses stagiaires lors de la formation qu'elle a dirigée en mars 2008. Manifestement la rédactrice qui suivait cette formation en a retenu quelque chose, c'est plutôt flatteur pour la formatrice, même si ce texte est très insuffisant pour constituer une "charte".

La loi du "KiOuKanKoi" : le pire vient de la deuxième partie intitulée "Mode opératoire" et qui est une espèce de mode d'emploi normatif, comme si on pouvait écrire "le règlement de l'audiodescription en dix leçons" à la manière d'un manuel de plomberie. Ce serait aussi aberrant que "le règlement du bon scénario" qui énumérerait ce qui est obligatoire et ce qui est interdit et qui serait imposé par un seul scénariste au reste de la profession…

Je cite:
"La description doit contenir les quatre informations principales : les personnes, les lieux, le temps et l’action.
Qui
Les personnes. Leur tenue vestimentaire et leur style. Leur attitude corporelle, leur gestuelle. Leurs caractéristiques physiques. Leur âge. Leurs expressions.

Les lieux, paysages, ambiances, décorations d’intérieur, etc. et surtout les changements de lieux.
Quand
L’espace temps : passé, présent, futur. La saison et le moment de la journée.
Quoi
L’action en cours, les déplacements, et les réactions visibles mais muettes qui sont bien souvent les descriptions les plus importantes."

Voilà donc la méthode "Qui-où-quand-quoi" : un inventaire, aussi obligatoire qu'absurde, qui occulte complètement le travail primordial sans lequel aucun descripteur ne peut écrire un bon texte : le choix.

À l'opposé de cette présentation coercitive, simpliste et systématique, nous revendiquons une démarche créative beaucoup plus difficile et exigeante, nécessitant de l'intelligence et de la sensibilité. Une démarche véritablement à même de faire voir le film, sans le transformer en un inventaire insupportable. Aucun film, aucune scène n'est semblable. Il s'agit d'analyser la construction de l'œuvre, scène par scène, plan par plan, en comprendre les enjeux dramatiques, pour en dégager le ou les éléments indispensables, qui devront être décrits. C'est de cette étape de base, absolument incontournable, que dépendra la pertinence de l'écriture qui devra recréer ensuite l'image choisie. Une fois ce sera un élément de costume, une autre fois l'expression d'un regard, ailleurs un paysage magnifique ou horrible… Il y a à chaque silence de chaque scène, des centaines d'éléments relevant du "qui-où-quand-quoi", mais à chaque fois il faudra n'en choisir que quelques-uns, ou même choisir de ne rien dire, pour ne pas "abîmer" le film.

Ce règlement des qui-où-quand-quoi, et l'énumération qui va avec, ne peut qu'entraîner une dévalorisation de l'audiodescription. Elle pourrait être faite, si on applique ce système, par des opérateurs qui cocheraient simplement dans une liste pour chaque scène les "qui-où-quand-quoi" définis dans la liste. On pourrait même imaginer un scanner programmé pour reconnaître les qui-ou-quand-quoi et qui les débiterait absurdement avec une synthèse vocale…

Avant l'audiodescription, il y a un film ! Je crois que l'erreur fondamentale des deux rédacteurs de cette charte est d'avoir voulu se présenter comme les référents de l'audiodescription en écrivant leur règlement dans leur coin. Ils ont pu faire passer leur texte auprès des instances qui n'avaient pas de compétences précises en la matière et qui leur ont fait confiance. Ils ont réussi de cette manière à se faire connaître, tant mieux si cela a aussi permis de faire parler de l'audiodescription. Mais aucun audiodescripteur professionnel digne de ce nom ne peut se reconnaître dans leur "charte". Non seulement ils ont oublié qu'un "mode d'emploi" ou un "règlement" est contraire aux principes d'une écriture créative. Mais ils ont aussi oublié qu'un film est une œuvre artistique qui appartient d'abord à ses auteurs, scénariste et réalisateur, et qu'il convient avant tout de les respecter. Qu'ils ne peuvent pas les reléguer à un simple rôle de subalterne qu'il serait simplement "souhaitable" de consulter. Ils ont encore oublié que notre premier public, les personnes non-voyantes ou mal voyantes, peuvent elles aussi véritablement prendre une part active dans la création de l'audiodescription.

Nous voulons aujourd'hui repartir sur des bases saines et, en collaboration avec les professionnels du cinéma et de la télévision, établir une véritable "charte de qualité" sur laquelle la grande majorité des descripteurs pourra s'accorder.

haut de la page

Valid XHTML 1.1 CSS Valide !

© 2009 - www.audiodescription.fr