L'origine d'un procédé ingénieux vient souvent d'une constatation toute simple, fruit d'une fine observation du monde qui nous entoure...
C'est en voyant son meilleur ami aveugle se faire décrire les images des programmes télé par sa femme, que Gregory Frazier, jeune enseignant à l'Université d'Etat de San Francisco, a l'idée de l'audiodescription.
Il élabore une technique permettant la description de l'image grâce à l'utilisation d'une voix intervenant entre les répliques d'un film ou d'une pièce de théâtre. Un peu comme une petite voix chuchotant à l'oreille de l'aveugle. Ce concept, appelé "AudioVision", permet aux personnes aveugles et malvoyantes de suivre une représentation "presque" comme un spectateur voyant.
Dans un premier temps, son travail ne suscite que peu d'intérêt de la part de ses collègues et du monde du spectacle. Cependant, la rencontre avec le nouveau doyen de l'université de San Francisco, va tout changer. Ce nouveau doyen n'est autre que Auguste Coppola, frère du célèbre réalisateur Francis Ford Coppola et père de Nicolas Cage. Emballé par le procédé, celui-ci va en faciliter le développement à la télévision et au cinéma.
En 1988, le premier film en audiodescription présenté aux aveugles est Tucker de Francis Ford Coppola. Parallèlement, Auguste Coppola et Gregory Frazier organisent la formation d'étudiants étrangers à l'audiodescription. Les français seront les premiers à en bénéficier.
En 1989, Marie-Luce Plumauzille, Maryvonne Simoneau et son fils Jean-Yves Simoneau s'envolent pour l'Université de San Francisco où ils sont formés aux techniques de l'audiodescription.
Marie-Luce Plumauzille en séance d'enregistrement
à l'Association Valentin Haüy.
A cette occasion, ils travaillent sur deux extraits de films : Les diaboliques de Henri-Georges Clouzot et Les enfants du paradis de Marcel Carné. À leur retour en France, Auguste Coppola donne à l'Association Valentin Haüy (AVH) l'exclusivité du développement du projet Audiovision. Le procédé sera présenté pour la première fois en France lors du Festival de Cannes, en mai 1989, avec la projection des deux extraits.
Toujours en 1989, l'AVH présente le premier film audiodécrit pour les aveugles et malvoyants français : Indiana Jones et la dernière croisade de Steven Spielberg.
Au Théâtre National de Chaillot, Le songe d'une nuit d'été de William Shakespeare, (Jérôme Savary, 1990) sera la première représentation théâtrale audiodécrite. D'autres suivront...
Tandis que le catalogue de la vidéothèque de l'AVH s'étoffe chaque année de nouveaux films (plus de 300
films à ce jour), les premières projections cinéma en 35mm et en Audiovision ont lieu au
Gaumont Champs-Elysées :
- Les Anges gardiens de Jean-Marie Poiré en 1995 ;
- Le Jaguar de Francis Veber en 1996 ;
- XXL de Ariel Zeitoun en 1997 ;
mais aussi en marge du Festival de Cannes :
- Bunker Palace Hôtel de Enki Bilal en 2000 ;
- Se souvenir des belles choses de Zabou Breitman en 2002 en présence de la réalisatrice ;
- C'est le bouquet ! de Jeanne Labrune en 2003 en présence de la réalisatrice et du
comédien Richard Debuisne.
Dès 2003, les progrès de la diffusion du son en salles (grâce au procédé DTS et Dolby) vont convaincre certains cinémas de s'équiper pour permettre la projection de films en audiodescription. Citons l'Arlequin et le MK2 Quai de Loire avec l'aide de la Mairie de Paris, ainsi que le Cyrano à Versailles...
Depuis 1993, de nombreux spectacles du Théâtre National de la Colline bénéficient également du procédé. Et grâce à l'association Accès Culture, plus d'une vingtaine d'autres salles à Paris et en régions proposent des spectacles audiodécrits.
L'audiodescription fait aussi son apparition dans diverses manifestations et festivals. La Cité des Sciences de Paris La Villette, la Cité de l'Espace à Toulouse, le Futuroscope de Poitiers ou la Cinéscénie du Puy du Fou font appel à l'audiodescription pour rendre accessible leurs expositions et leurs spectacles au public non-voyant.
Depuis sa création en 2003, le Festival Retour d'Image, qui se penche sur les liens entre cinéma et handicap, utilise également l'audiodescription pour décrire aux aveugles les films et documentaires présentés dans sa sélection.
En novembre 2007, le Festival du film court de Brest propose pour la première fois dix courts-métrages en audiodescription dans le cadre de sa sélection officielle ainsi que dans une sélection réservée aux enfants.
Lentement, les chaînes de télévision s'intéressent, elles aussi, au procédé.
En 1995 : La Cinquième diffuse Les enfants du paradis de Marcel Carné en audiodescription. Mais, à l'époque, l'expérience est restreinte à la région parisienne pour des raisons techniques.
À partir de mai 2000 et de la diffusion de Marius et Jeannette de Robert Guédiguian, Arte sera longtemps la seule chaîne à diffuser régulièrement (12 à 14 films par an) des films en audiodescription sur tout le territoire français. Suivront des films aussi divers que Jules et Jim et La femme d'à côté de François Truffaut, Les fantômes du chapelier de Claude Chabrol, Gandhi de Richard Attenborough ou Lolita de Stanley Kubrick...
En février 2008, grâce à la TNT, TF1 diffuse pour la première fois en Audiovision un documentaire : Kilimandjaro, au delà des limites. La chaîne dès lors s'investit dans un soutien à l'audiodescription et multiplie les commandes.
Le développement du DVD permet également à l'audiodescription de se faire connaître grâce aux différentes pistes audio qu'offre ce nouveau support. En 2001, Le fabuleux destin d'Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet est le premier film offrant une piste Audiovision sur un DVD.
Suivront les DVD de La vie est un long fleuve tranquille, Tatie Danielle et Tanguy de Etienne Chatiliez, La guerre du feu de Jean-Jacques Annaud, Casino de Martin Scorcese, Indigènes de Rachid Bouchareb, Le parfum de Tom Tykwer et bien d'autres...
(Voir la liste des films édités en DVD)
Avec bientôt vingt ans d'existence en France, l'audiodescription a enfin atteint l'âge de la maturité. Elle a aussi acquis une vraie légitimité auprès d'un public aveugle et malvoyant qui l'apprécie et la plébiscite.
Reste maintenant à convaincre médias et politiques que rendre la culture accessible à tous n'est pas une expression vide de sens. Pas évident me direz-vous. Certes ! Mais avec un peu de bonne volonté, rien n'est impossible.
Marc Vighetti